REPORTAGE - D'Ekaterinenbourg (Russie) à Almaty (Kazakhstan), récit d'un voyage effectué au volant d'une Mercedes E 320, avant la sortie du nouveau modèle en avril dernier. Dans des paysages souvent grandioses, un conducteur se perd, se rapproche, côtoie tout à tour le sublime et le sordide. Et découvre un monde qui ne s'est pas encore livré.
Les steppes demeurent des terres secrètes constituent un monde à part. Il a toujours découragé le touriste moyen pour séduire une certaine race de voyageurs. Le voyage en Russie et en Asie centrale reste une aventure. Réjouissez-vous : on peut raisonnablement visiter ces contrées avec un bon véhicule. Mais accrochez-vous. Le voyage en auto n'est pas un périple innocent. On se perd, on se rapproche, on côtoie le sublime et le sordide. Pas de triche, pas de circuit organisé, pas de faux-semblants, la voiture reste un incomparable moyen de découverte et de compréhension.
Cheveux de paille, teint de porcelaine, morceau de ciel dans les yeux, l'enfant se précipite vers ce voyageur qui descend d'une belle voiture au milieu de son village. Un village ? Plutôt un agglomérat de minuscules maisons bleues évoquant irrésistiblement celles des schtroumpfs, placées au milieu d'un bourbier dans lequel cohabitent hommes, poules, canards, chiens et matous affamés. Pas un commerce, pas un bar. Tout cela exhale un ennui et une misère d'un autre âge. On est loin des rues majestueuses du centre de Moscou ou même de celles de la proche Ekaterinenbourg, qui n'en finit plus d'évoquer le massacre de la famille royale en juillet 1918. Telle est la Russie des champs de M. Poutine : médiévale, traditionnelle mais assoiffée de modernisme, immensément riche et pauvre à la fois, crasseuse et maquillée, chaleureuse sous ses airs bourrus. Pour preuve, sur la grand route, des policiers avec d'immenses casquettes (surnommées en russe «aérodromes») rackettent très débonnairement les automobilistes. On s'en tire avec des sourires et de grandes claques dans le dos. L'un d'entre eux hérite de la part d'un raider d'un gros cigare «Cohiba» à 30 dollars qu'il s'empresse de visser à la bouche : premiers pas vers le capitalisme.
L'unique ruban d'asphalte s'étend à l'infini, vous entrez dans le Betpak-Dala («la mauvaise plaine» en langue kirghiz), quasi-inhabité et plus vaste que la Hongrie. Ces paysages grandioses ont été le théâtre de 467 essais nucléaires (124 dans l'atmosphère et 343 souterrains). A Balkhach, sur les bords du lac du même nom, aux eaux ténébreuses curieusement mi-salées mi-douces, la carlingue d'un vieux MiG fixée sur un pylône vous signifie cependant que la guerre froide est vraiment terminée. La cité a été reconstruite par des milliers de prisonniers japonais. Le Kazakhstan fut aussi un immense goulag. Avec Karaganda, Balkhach est le cœur d'un immense complexe sidérurgique dont la puanteur de cuivre imprègne même l'eau de la douche. «On s'y habitue vite», dit l'hôtelier. De monstrueuses usines crachant de gigantesques panaches de fumées jaunâtres donnent une fantasmagorique vision terrestre de l'enfer. Almaty, l'ancienne capitale, jadis ralliée de Moscou par le supersonique Tupolev 144, cernée par de majestueuses montagnes, procure par contraste une impression de pureté. Aérée, verdoyante, toujours animée, l'argent s'y étale au grand jour. Grandes et belles femmes aux traits asiatiques, hommes à la mise soignée, voilà les «nouveaux Kazakhs.»
La route des steppes a aussi des héros beaucoup plus modestes. Ils ont pour noms Vladimir et Slava, deux jeunes musiciens perdus au milieu de nulle part au volant d'une vieille Golf acquise pour une poignée de dollars («nous avons fait
2000 km pour l'acheter à Almaty, le vendeur nous a certifié par téléphone que c'était une bonne fille !»). Ou Mels, qui garde en solitaire ses 35 chameaux en les cernant avec sa petite moto chinoise : «Marx-Engel-Lénine-Staline, retenez les initiales et vous n'oublierez pas mon prénom», plaisante-t-il tout de suite dans un russe flûté. Ou, plus tristement, Andréï Féfélov. Il a perdu la vie à 32 ans en sortant de la route un jour de juin 2005. A l'endroit où il les a quitté, ses proches ont édifié un petit mausolée adossé à la carcasse calcinée de ce qui fut probablement son outil de travail et dans lequel le sommeil a du le gagner.
Mais le roi de la route, c'est Igor, le camionneur. Les pneus de son bahut, un Kamaz de 1980, sont lisses comme les fesses d'un bébé. Mal fagoté, dents en or proéminentes, fumant autant que son camion, Igor fait partie de ces hommes aux côtés desquels vous pouvez rallier n'importe quelle destination. Donnez-lui un bon engin et il sera bientôt à notre porte. D'ailleurs, il s'y prépare. L'Asie construit actuellement des milliers de kilomètres d'autoroutes. Aux vieux clous succèderont alors de gigantesques «roads-trains» pouvant alimenter en quelques jours des plates-formes russes ou polonaises de réception de marchandises. Qui inonderont encore un peu plus une Europe avide de produits qu'elle produira plus.
lefigaro.fr par leur envoyé spécial en Russie et au Kazakhstan Philippe Doucet, le 16 juillet 2009
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